Vous avez manifesté dimanche en faveur du mariage pour tous, alors que votre famille politique, la droite, s’y oppose globalement. Vous vous présentez aussi comme homosexuel, catholique et libéral. Pouvez-vous expliquer votre démarche??

Jean-Paul Cluzel. Quand je dis que je suis libéral, c’est dans l’affirmation des libertés individuelles. Quand la droite perd cette idée du respect de l’individu et de la primauté des libertés, et qu’elle veut, comme c’est le cas présent, imposer des règles collectives à l’individu, je crois qu’elle sort profondément de sa route. Ensuite, je suis gay, c’est un fait. La plupart des personnes homosexuelles ont comme ressenti qu’elles sont nées comme cela. J’ai soixante-cinq ans. Les seuls malheurs que je dois à mon homosexualité, c’est la réprobation qui a pu tomber sur moi, dans ma famille ou de la part de collègues professionnels. Mais vous n’avez pas en vous-même ce ressort du malheur. Ce n’est pas une invalidité. L’homosexualité est naturelle, ce n’est pas un choix, c’est quelque chose qui s’impose à vous comme une évidence. Ce sont les persécutions, l’oppression qui rendent malheureux. Enfin, je suis catholique. L’essence de notre société est basée sur la laïcité. Appliquer la Bible à la lettre pour en déduire une loi civile, j’appelle cela la charia. Si, dans des sociétés laïques, on applique une doctrine religieuse pour l’imposer à tous, c’est la négation même de nos sociétés occidentales.

 

Cette position est minoritaire à droite…

Jean-Paul Cluzel. Nous sommes en effet peu nombreux à le dire. Le député-maire?de Coulommiers (Seine-et-Marne),?Franck Riester, Bruno Le Maire (ancien ministre de l’Agriculture de Nicolas Sarkozy),?Édouard Philippe, le maire du Havre.?D’autres s’interrogent sur la façon de faire bouger leur famille politique. Je sens?un reniement des fondamentaux de la droite libérale. S’opposer à une loi qui étend?les libertés est absolument contre l’essence?de cette famille de pensée libérale. C’est la première manifestation contre l’extension d’une liberté. Je voudrais le dire dans l’Humanité?: dans la Déclaration des droits de l’homme,?il est dit que la liberté de chacun s’arrête là où commence celle d’autrui. En quoi le mariage homosexuel et l’adoption diminuent-ils la liberté des autres ? C’est un faux débat.?Notre forme d’amour, d’être ensemble, ne serait pas de la même qualité qu’entre un homme?et une femme ? Là, nous en revenons?au problème de l’égalité.

 

Vous semblez inquiet de la droitisation de l’UMP ?

Jean-Paul Cluzel. Ce qui se passe à droite, c’est une relève de génération, des trentenaires et des quadras qui sont divisés entre ceux qui adhèrent au courant libéral européen, et ceux, plus traditionalistes, prêts à pactiser avec le Front national. J’espère que le parti des libertés l’emportera.

 

Ces prises de position parfois violentes contre le mariage homosexuel réactivent un climat d’homophobie dont les jeunes homosexuels sont les premières victimes. Qu’en pensez-vous??

Jean-Paul Cluzel. La première souffrance?d’un homosexuel est celle que lui inflige sa famille. C’est d’autant plus pénible que cela vient des personnes qui vous ont engendrées et qui sont supposées vous aimer et vous protéger. Mon engagement vient du fait que, dans ma propre famille, ça n’a pas été simple. J’en ai souffert et mes parents aussi. C’est cela,?la stupidité?: tout le monde en souffre parce que notre mode de vie n’est pas considéré comme égal et digne. Au-delà de l’égalité des droits,?il s’agit aussi d’une question de dignité?et des valeurs de la personne humaine. Pour les jeunes homos, c’est au moment de la puberté et de la confrontation à la communauté du collège, à la famille, au moment de la socialisation, que l’on sait que l’on est différent. Et que le rejet peut apparaître. La communauté homosexuelle en a marre d’être considérée comme seulement admise. Nous voulons que notre forme d’existence soit considérée comme un mode de vie comme les autres, avec?ses valeurs et sa richesse.

 

Vous dénoncez également l’hypocrisie d’un milieu – le vôtre – où il n’est pas bon de dire que l’on est homo quand on dirige une grande entreprise…

Jean-Paul Cluzel. Certains agents de vedettes?de télévision ou de cinéma dissuadent ces dernières de dire qu’elles sont gays,?de peur qu’elles ne soient plus choisies pour travailler. Deux grands chefs de très grandes entreprises m’ont avoué ne pas dire qu’ils sont homos, de peur que leur vie privée fasse chanceler le cours de leur titre en Bourse, ou que le dialogue sociale en pâtisse. En substance, leur conseil d’administration leur dit?: «?Nous sommes contents de toi pour la gestion de l’entreprise, mais si tu fais ton coming out, ça va créer des troubles, notamment de la part des ouvriers qui vont moins se reconnaître en toi alors que tu as une bonne politique sociale. » C’est pour cela que cette loi sera utile, aussi bien pour le gosse de quatorze ans que pour le chef d’entreprise.

 

Mais aussi pour l’ouvrier dans son entreprise. Car l’homophobie transcende tous les milieux…

Jean-Paul Cluzel. Oui. J’ai eu, pendant deux ans, un ami qui était conducteur de benne?à ordures, il était délégué CGT. Il portait?des dents artificielles car il s’était fait briser les dents supérieures. Un jour, alors que je circulais dans une berline noire, une benne à ordures me fait des appels de phare. C’étaient les collègues de mon ami qui me saluaient. Cela a été une de mes plus belles récompenses. Et pour lui aussi.

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Entretien réalisé par Maud Dugrand