Je ne reviendrais pas sur la méthode employée par le gouvernement et l’absence de concertation réelle, pour aboutir, au final, à une réforme qui fait l’unanimité contre elle, tant elle tourne le dos à l’objectif affiché : améliorer la formation des enseignants.

A l’inverse, l’objectif comptable de cette réforme - la suppression de 16000 postes de stagiaires et de l’année de formation rémunérée - a bien été atteint. L’objectif idéologique, « régler leur compte aux IUFM », engagement du candidat Sarkozy, aussi.

Objectif éminemment politique, enfin. L’importance grandissante des savoirs dans notre société est une réalité. Le système néo-libéral est dès lors face à une contradiction. Comment obtenir un salariat mieux et plus formé sans dépenser plus dans la formation, ni sans donner aux futurs salariés la maîtrise des savoirs ? Par une différenciation, une individualisation des parcours de formation dans un système éducatif reposant sur un cadre de moins en moins national et de plus en plus territorialisé ; et donc par une différenciation de la formation des enseignants, par la casse du cadre national, l’affaiblissement du concours face au master…

Confortée par les auditions que j’ai menées de personnalités, de syndicalistes, d’enseignants-stagiaires - je salue ceux présents en tribunes - j’ai la profonde conviction – et je le dis très solennellement - qu’il est urgent d’agir tant la catastrophe annoncée est aujourd’hui devenue réalité.

Une réalité que le gouvernement tente de masquer depuis septembre, malgré tous les signaux d’alerte, même ceux émanant de ses propres services.

Je pense bien sûr à la synthèse de juillet 2010 des trois inspecteurs généraux de l’administration de l’éducation nationale et de la recherche. Ils y pointent l’insuffisance des moyens prévus pour financer la formation des professeurs débutants, décrivent l’extrême hétérogénéité des situations pour les stagiaires, et le risque de recours juridictionnel au motif d’une rupture d’égalité de traitement.

A l’étude de la Direction générale des ressources humaines, en novembre, faisant état des difficultés rencontrées par les enseignants stagiaires : fatigue, difficulté à concilier dans l’urgence organisation des classes et formation, manque de méthode, manque de recul, retard dans la nomination de tuteur…

Vient de vous être remis, comme à Madame Pécresse, un rapport d’étape sur la mastérisation de la formation initiale des enseignants, du président du Comité de suivi Master, Jean-Michel Jolion. Le constat qu’il dresse est sévère. J’y retrouve le sombre tableau qui m’a été dépeint, mais je ne partage pas l’avis de Monsieur Jolion qui préconise « de simples ajustements ».

Non, il faut aller bien au-delà et redonner de l’ambition à la formation des enseignants, je vais y revenir.

Un mot, en ma qualité aussi de rapporteur budgétaire pour avis, sur les enseignants de lycée professionnel. Les PLP sont les grands oubliés de cette réforme. Les IUFM n’ont plus de candidat. On ne pourra donc plus recruter dans les disciplines professionnelles. Soit par ce qu’il n’existe tout bonnement pas de master, soit parce que l’effort supplémentaire exigé, notamment financier, finira de décourager les vocations. Si rien n’est fait, c’est la perte garantie de tout un potentiel d’intervenants de qualité ; et d’un recours accru à des contractuels. On se heurte là à un principe de réalité.

Aujourd’hui, il faut donc sortir du déni. C’est aussi le sens de ma démarche.

Je le dis avec force en repensant aux témoignages des enseignants du Collectif « Stagiaires impossibles » que j’ai reçu. A la souffrance exprimée, aux sentiments d’abandon et d’isolement, au stress, à la tension, à l’épuisement physique et psychologique ressentis ; à leur détermination aussi à régir face au mépris de l’institution qui refuse de les entendre ; à l’acuité de leur conscience professionnelle vis à vis de leurs élèves qui, ils en ont conscience, paieront les pots cassés.

« Nous sommes des cobayes mais aussi des preuves que cela peut fonctionner ! Fonctionner à minima », m’a confié, avec une extrême lucidité, un de ces stagiaires qui se sent « complice » de ce désastre.

C’est bien-là la perversité de cette réforme. La rentrée a eu lieu, cahin-caha, grâce à une « sur mobilisation » des équipes sur le terrain, des inspections aux enseignants, pour répondre à une situation d’urgence. Comment ? Par du bricolage, le mot revient à chaque fois. Et l’on retrouve cette « diversité kaléidoscopique » des situations pour les enseignants stagiaires décrite par les inspecteurs généraux. Génération que l’on peut qualifier de « sacrifiée », ceux qui n’ont pas eu de stage du tout.

« Année de transition », prétexte-t-on au ministère. Faux. La situation des étudiants de master montre qu’il n’en est rien : du fait de cette réforme – tant par son contenu que par sa philosophie - rien ne se règlera, bien au contraire.

Alors que faut-il faire ? Je me suis interrogée sur les mesures à prendre, celles en urgence et les autres.

Aujourd’hui, je pense que l’urgence ce sont les enseignants-stagiaires : il faut en faire de vrais stagiaires. Ce qui signifie le rétablissement immédiat du tiers temps devant la classe.

Pour le reste, il faut tout reprendre. On ne pourra replâtrer une réforme profondément néfaste.

Cela tient principalement à la conception du métier d’enseignant qui la sous-tend. Une conception selon laquelle, si on est bon et fort dans sa discipline, on est capable de l’enseigner. Qu’avec un bac+5, il suffirait ensuite de s’appuyer sur les « bonnes pratiques » transmises par le « compagnonnage » de professeurs aguerris ! Il y a certes des pratiques meilleures que d’autres mais l’imitation ne fonctionne pas ! Enseigner est un métier qui s’apprend, il faut donc être formé pour cela. Car le réel de ce métier, est l’inverse d’un métier que vous vous voulez de plus en plus encadrer et enfermer dans un rôle de simple prescripteur.

Le sort que vous avez réservé aux stages et aux formateurs en est une preuve flagrante.

Des stages réduits à la portion congrue. Aujourd’hui, la réalité approche les 50 heures, moitié moins que ce qui avait été promis. Une régression terrible par rapport à ce qui prévalait, environ 400 heures pour le premier degré et 260 pour le second.

Faute de moyens, la mise en stage des étudiants s’avère extrêmement difficile, quand elle n’est pas impossible dans le second degré. Certains rectorats - quand ils disposent encore de quelques sur-nombre - y parviennent tant bien que mal, mais il existe autant de situation que d’académie ! Les disparités sont énormes, il n’existe plus ni cohérence, ni cadrage national.

Les étudiants servent de bouche-trous au gré des problèmes de remplacement, dont on connaît l’ampleur du fait des suppressions massives de postes.

« On met en stage pour mettre en stage et faire du chiffre », m’a confié un inspecteur de l’éducation nationale. Un autre de témoigner de stage remplacé par du tutorat d’élèves en bibliothèque !

Quand à l’obligation de stage dans chacun des différents cycles ? Disparue ! Un professeur des écoles pourra ainsi être nommé en maternelle, sans y avoir jamais mis les pieds !

La question des formateurs est aussi révélatrice.

Dans le primaire, la catastrophe a été un peu amortie grâce au maintien du réseau de maîtres-formateurs et de conseillers pédagogiques, formés à dessein. Mais le rétrécissement de leur champ d’intervention a coupé leur lien avec la recherche. Cette perte du « regard croisé » est fort dommageable.

Dans le second degré, où ce réseau n’existait pas, la charge revient aux tuteurs, sur lesquels vous faites reposer un soi-disant « compagnonnage ». Mot, en fait, vidé de son sens : le compagnon est reconnu comme tel par ses « paires », du fait de la formation qui lui a été délivrée. Ces tuteurs, eux, n’ont reçu aucune formation de « formateur ». Et malgré la meilleure volonté, il ne suffit pas de transmettre un geste, il faut aussi savoir l’analyser. Sans compter que ce geste transmis est subjectif. Quid de son évaluation ? Un inspecteur IRP m’a ainsi indiqué qu’environ 10 % des tuteurs désignés avaient eu des rapports d’incompétence de leur hiérarchie et que d’autres leur étaient totalement « inconnus », au sens où leur méthode n’a jamais été éprouvée.

De plus, cette formation se trouve réduite à un tête-à-tête stagiaire/tuteur. Tuteur qui est juge et partie – son avis sera déterminant pour la titularisation- ce qui lui impose une très lourde responsabilité. Cela crée un climat malsain, de tension, qui conduit nombre de stagiaires à ne pas se confier à leur tuteur, quand ils ont en un ou quand ils se trouvent dans le même établissement qu’eux.

La perte de ce « regard croisé » des formateurs est un des aspects très négatifs de cette réforme, sur lequel il faudra revenir. Tout comme il faudra réinterroger le devenir des IUFM au sein des universités. Mon collègue Ivan Renar y reviendra plus longuement. Nous sommes en train de voir disparaître toute une ingénierie – en terme de potentiel humains comme d’outils de formation.

J’en viens maintenant au master. Le cœur de votre réforme. Ingérable, aberrante, absurde… l’année de M2 fait l’unanimité contre elle car elle est tout bonnement impossible ! Les étudiants sont censés tout faire à la fois : préparer le concours, passer l’admission, valider le master, faire des stages, s’initier à la recherche et produire un mémoire. La réalité, c’est qu’ils préparent surtout le concours. « On forme des candidats au concours et non plus des maîtres », a résumé fort justement un formateur de l’IUFM de Versailles.

Car votre réforme n’a pas « masterisé » la formation comme elle le prétendait, mais « masteriser » le concours, ce qui n’est pas sans conséquence et sans risque sur le maintien d’un concours national et donc d’un cadre national de recrutement.

Car aujourd’hui la formation des enseignants de ce pays n’est, ni plus professionnalisante, ni plus qualifiante, paradoxe du passage à bac + 5. Elle a gravement reculé sur les deux tableaux qu’elle n’articule absolument pas, comme le ferait un « modèle intégré ».

Pire, elle constitue une « caricature de modèle successif » : le futur enseignant se consacre d’abord à l’acquisition de savoirs académiques et à la préparation d’un concours. Avec quelques stages optionnels. Les étudiants trancheront, et c’est déjà le cas, en faveur de la préparation du concours.

Un fois admis et le master validé – détail non négligeable – l’enseignant-stagiaire a un an pour apprendre le métier et décrocher sa titularisation. Sachant qu’il assure un service complet devant sa classe, contre 40% auparavant, il n’aura ni le temps, ni les ressources, ni l’énergie pour prendre le moindre recul sur sa pratique. Ils sont le nez dans le guidon !

« On rate un cours, mais on refait le même car on n’a pas le temps de le modifier », m’expliquait un jeune enseignant d’histoire-géo. « On nous formate à une médiocrité. Il n’y a pas de bonnes recettes, c’est pour cela qu’il faut une formation complète ».

Vous avez ainsi mis en place un modèle unique en Europe. Unique aussi en France au sein même de la fonction publique : le métier d’enseignant est désormais le seul où l’on ne soit pas formé après le concours !

Dis moi comment tu formes tes enseignants, je te dirai quelle ambition tu as pour ton école.

Oeuvrer en faveur de la réussite de tous les élèves, c’est relever le défi d’une réelle démocratisation scolaire. Ce qui nécessite que la Nation investisse dans la formation de ces enseignants et fasse preuve d’ambition.

C’est pourquoi, même si certains points font encore débat - comme la place du concours - les divergences peuvent être dépassées en bâtissant une réforme sur de solides et intangibles principes :

la réaffirmation d’un cadre et d’un cadrage national de la formation : masters, stages, formateurs, lieux de formation, avec l’idée d’IUFM rénovés, autonomes, garantissant un maillage territoriale pour un égal accès à la formation.

Vous allez me rétorquer, « autonomie des universités ». « L’autonomie ne veut pas dire l’absence de règles », et je cite là votre collègue Valérie Pécresse, qui a défini un cadrage pour les licences.

le maintien d’un recrutement sur concours et d’un statut de fonctionnaire. Avec des contenus de concours révisés incluant une partie professionnalisante ;

la mise en place d’un « continuum de formation », seul à même de former de véritables enseignants-concepteurs. Une formation qui lierait ainsi une formation initiale de type « intégré », articulant, dans la durée et la progressivité, formation disciplinaire, acquisition d’une solide culture de référence (mathématique, scientifique, artistique, sportive), formation professionnelle (pédagogie, didactique, psychologie de l’enfant…), en lien avec la recherche, dans des allers et retours permanents ; à une véritable formation continue. Sur ce point, soyons clair, nous partons désormais de zéro tant les crédits ont été rabotés. Il faudra donc une formation continue digne de ce nom, pérenne et en lien avec la recherche.

ce qui implique de développer très fortement une recherche « en, sur et pour l’éducation ». Il est grand temps de rattrapé le retard au regard des enjeux que recouvrent notre système éducatif ;

des stages dans leur diversité rétablie : d’observation, accompagné, en responsabilité avec une montée en puissance progressive, dans chacun des cycles et niveaux d’enseignement ; un temps de service aménagé après la titularisation.

Voilà brosser, à grands traits, le portrait d’une autre réforme. Une réforme qui pour remplir pleinement son objectif devra être irriguée par deux idées-forces ;

Celle d’une plus grande démocratisation dans l’accès au métier d’enseignant et d’une relance de son attractivité.

Celle tout aussi essentielle, d’écarter les mesures qui, de près ou de loin, auront pour conséquence de créer un vivier de vacataires précaires, comme le seront les bataillons de reçus-collés. Aubaine pour des établissements qu’on pousse, de plus en plus, vers davantage d’autonomie, jusqu’au pouvoir de recrutement des personnels par les chefs d’établissement, vers lequel ce gouvernement chemine avec le programme CLAIR.

Pour concilier ces objectifs, je crois en la pertinence d’un pré-recrutement - dont les modalités sont à discuter. Ce me semble être la clef capable de dénouer bien des fils. Cette solution a le mérite de sortir de l’impasse « de la place du concours », en proposant non plus une voie d’accès mais plusieurs voies d’accès au concours. C’est une arme pour une meilleure démocratisation du métier, pour sa vitalité, en supportant ceux qui se destine tôt au métier. Enfin, elle marquerait un réel engagement de la Nation en faveur de la formation, du métier d’enseignants et au profit des élèves.

Ces principes inscrits dans le marbre, un modus vivendi me paraît possible. Pour que ces métiers de l’éducation - en perte de sens – mais d’une capacité d’invention formidable, reprennent collectivement la main pour défendre un « métier de qualité » et son rôle dans une école démocratique.