C’est sur fond de mobilisation enseignante que Vincent Peillon, le ministre de l’Éducation nationale, a présenté ce matin, en Conseil des ministres, son projet de loi d’orientation et de programmation sur la «?refondation?» de l’école. Un texte qui incarne une des promesses de campagne de François Hollande, lui qui a fait de la jeunesse sa priorité et promis de créer 60?000 postes dans l’enseignement sur le quinquennat. Mais, à dire vrai, le terme de «?refondation?» peine à prendre tout son sens au regard des 53 articles et de l’annexe de ce projet qui, loi d’orientation oblige, renvoie beaucoup de décisions cruciales à de futurs décrets ou textes (carte scolaire, lycée…). Au final, s’y côtoient de bonnes intentions, en rupture claire avec l’ère Sarkozy, mais aussi des mesures en parfaite continuité et d’inquiétants renoncements. Décryptage.

1. Les vraies ruptures

On est loin des discours de Xavier Darcos sur les enseignants de maternelle et les «?couches-culottes?»… Alors que 15?% des élèves connaissent des difficultés «?sévères?» à la fin du CM2, le primaire est bel et bien la priorité de cette refondation. Il bénéficiera des deux tiers (14?000) des nouveaux postes créés durant le quinquennat. Ils serviront principalement à la mise en place du dispositif «?plus de maîtres que de classes?», qui doit favoriser des pratiques pédagogiques innovantes dans les zones difficiles, et au retour de la scolarisation des moins de trois ans (art.?5), décimée sous Nicolas Sarkozy. Le rôle spécifique de la maternelle est également consolidé (art.?30). Notamment pour stopper la tendance à la «?primarisation?» de cette école, devenue trop souvent une antichambre de l’élémentaire. Le projet réaffirme également la place du collège unique et supprime les dispositifs de sélection précoce, comme le Dima (apprentissage dès quatorze ans).

L’autre rupture est évidemment la volonté de reconstruire une formation des maîtres, anéantie par la «?mastérisation?» de Xavier Darcos. Cinq articles y sont consacrés, qui entérinent la suppression des IUFM (art.?43) et créent les écoles supérieures du professorat et de l’éducation (Espe) pour la rentrée 2013. Les Espe auront pour mission d’assurer «?la formation initiale de tous les enseignants et personnels d’éducation et de participer à leur formation continue?». Ils assureront «?le développement et la promotion de méthodes pédagogiques innovantes?» et délivreront un master enseignement, éducation, formation (Meef). Pour le détail de cette formation, il faudra attendre les décrets. Mais déjà, plusieurs points suscitent le mécontentement. Notamment la place du concours en fin de première année de master, le sort réservé aux lauréats pendant leur deuxième année et l’absence dans le projet de prérecrutements, pourtant solution idéale pour remédier au manque de candidats aux concours de profs.

2. Les fausses ruptures

Au-delà du flou propre aux lois d’orientation, le projet Peillon fourmille d’ambiguïtés et de mesures en continuité avec la politique scolaire précédente. «?On a l’impression que Vincent Peillon a essayé de trouver un mix entre la loi Jospin de 1989, qui replaçait l’enfant au centre, et la loi Fillon qui s’inscrivait dans la logique utilitariste de la stratégie de Lisbonne, résume Gisèle Jean, directrice de l’institut universitaire de formation des maîtres (IUFM) de Poitiers et membre du groupe Front de gauche de l’éducation. Au final, cela ne va pas assez loin.?»

Ainsi, l’idée de socle commun de connaissance et de compétences, très décriée par les enseignants et symbole de l’utilitarisme scolaire, est bien réexaminée. Il devient socle commun de connaissances, de compétences et de culture, il sera réécrit par un Conseil supérieur des programmes, créé de toutes pièces, et ses modalités d’évaluation seront modifiées… Mais il ne disparaît pas.

D’autres termes trahissent ce manque d’ambition. Dès l’article?3, le législateur réaffirme que «?le service public de l’éducation est conçu et organisé en fonction des élèves et des étudiants pour favoriser leur réussite scolaire?». Mais pourquoi juste «?favoriser?»?? Et pourquoi ne pas préciser la réussite de «?tous?» les élèves, comme l’a souligné la semaine dernière le Conseil économique, social et environnemental dans son avis sur la loi?? Pis, ce même article?3 affirme que le service public de l’éducation «?contribue à l’égalité des chances?», un vocable que ne renierait pas Luc Chatel. Comme si donner les mêmes «?chances?» de départ suffisait à dépasser le poids des inégalités sociales dans les destins scolaires… «?Nous refusons que notre scolarité soit soumise aux paris. La société dans laquelle nous évoluons est nourrie d’inégalités, l’école ne doit pas les nier mais les corriger?», a réagi le MJCF et le réseau école du PCF, dans une interpellation adressée au ministre.

3. Les ruptures dangereuses

Articulé avec l’acte?III de la décentralisation, le projet Peillon fait, enfin, un sacré accroc à la dimension nationale de l’éducation. À côté du parcours de découverte des métiers, organisé dès la 6e (!), ce sera désormais les régions, en concertation avec les branches professionnelles, qui piloteront pour partie les CIO et la carte des formations professionnelles. Décidant ainsi des ouvertures et fermetures de sections afin de «?mieux adapter l’appareil de formation aux besoins des territoires?»… L’élève au service du petit patronat?? Pas très réjouissante comme refondation…

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