Paris-Berlin

Il y va de la relation franco-allemande comme de la construction européenne. L’une comme l’autre correspondaient à des défis incontournables. Après les combats contre le nazisme, l’heure était à la coopération et surtout pas au retour de ces dangereux replis nationaux qui ont ensanglanté le XXe?siècle. Cet enjeu-là demeure plus que jamais dans le contexte mondialisé du début de ce XXIe. Le problème c’est le trop fameux déficit démocratique. Au plan européen comme dans la relation franco-allemande, les peuples sont au mieux conviés en spectateurs, l’approfondissement de la relation s’est élaboré exclusivement au plan institutionnel, confisquant aux citoyens l’accès à un réel pilotage.

Moins envie de se parler

Interrogé sur la santé du «?couple franco-allemand?», le premier ministre français, Jean-Marc Ayrault, professeur d’allemand comme on le sait, regrettait lui-même «?le recul très net de l’enseignement de la langue de l’autre?» dans chacun des deux pays. Il y a forcément un malaise au sein d’un couple qui a moins envie de se parler, de se comprendre. Même les structures les plus remarquables mises en place au fil des ans, comme dans l’aéronautique (Ariane ou Airbus), l’audiovisuel (Arte) ou l’éducation (échanges franco-allemands pour la jeunesse), sont de plus en plus lourdement affectées par ce terrible défaut de naissance.

Dans le schéma qui s’est imposé pour la construction européenne conjuguant libéralisme et compromis entre puissances, Berlin et le capital allemand dominent. Et Paris choisit de les seconder. Il entend ainsi faire appliquer à la lettre, le traité Merkozy auquel François Hollande s’est finalement rallié, en dépit des engagements pris devant les électeurs français. Cette soumission récurrente de Paris est fondée sur l’espoir que l’alignement sur les normes du plus fort, celles des marchés financiers, vaudrait aux groupes de l’Hexagone d’en récupérer quelques dividendes.

Noces d'or sur fond d'austérité

Le contraste saisissant entre les pompes des noces d’or du couple institutionnel et ce qu’endurent aujourd’hui les peuples français et allemand appelle d’en finir avec ce hold-up sur la relation franco-allemande. D’autant que le besoin d’alternative n’a probablement jamais été aussi fort alors que le modèle, rattrapé par la crise, se révèle comme un poison pour l’Allemagne et l’Europe (voir ci-contre).

En Allemagne, la confédération des syndicats (DGB) vient de lancer un appel en faveur d’un plan Marshall pour l’Europe (voir notre édition du 9?janvier) qui prend le contre-pied des politiques restrictives imposées par la chancelière. Et preuve que les dirigeants de Die Linke ne sont pas si isolés quand ils dénoncent l’impasse du schröderisme, un débat surgit en ce moment même sur «?l’impérieuse nécessité?» d’augmenter très sensiblement les salaires. Des syndicalistes mais aussi, chose nouvelle, des économistes font valoir le besoin de prendre congé de la «?modération salariale?». Ils considèrent même cela comme un «?antidote clé à la crise?». Pour remédier à une injustice sociale «?exacerbée?» mais aussi, précisent-ils, pour «?sauver l’Europe?» confrontée à des déséquilibres qui ne cessent de se creuser et deviennent «?intenables?». Tous ceux qui résistent à l’austérité, à la précarité, aux contre-réformes sociales et des marchés du travail de part et d’autre du Rhin peuvent ainsi se retrouver. Ce sont eux les acteurs de la relation franco-allemande, la vraie?: européenne et solidaire.