En 1994 j’ai contribué à l’organisation d’un débat avec Anicet Le Pors qui participa avec Chevènement à l’expérience des Européennes de 1994, un échec qui obligea ce dernier à reporter ses espoirs sur la présidentielle de 2002, en laissant de côté celle de 1995. Aujourd’hui, je partage et soutiens un certain nombre de positions du Parti de Gauche mais, par ces quelques mots je tiens à attirer l’attention sur deux types d’actions qui me semblent contre-productives.

Le rapport au PS

Je considère qu’un manque de clarté du PCF sur ce point lui a été préjudiciable pour avoir refusé d’analyser une double réalité.
En 1981, quand on posait la question à Georges Marchais de savoir ce qu’il ferait au second tour, il éludait la réponse en rappelant qu’il pouvait tout aussi bien être en tête de la gauche. Aujourd’hui quand on pose la même question à J-L Mélenchon je l’ai entendu répondre : « nous sommes au début de la campagne, il peut y avoir des surprises », sous-entendu « je peux aussi être en tête de la gauche ». Comme pour Marchais et tant d’autres après lui (j’ai entendu les mêmes propos dans la bouche de Bové en 2007), laisser entendre qu’on aspire à être au second tour, c’est contre-productif car l’électorat de gauche qui veut chasser aujourd’hui Sarkozy, pense très majoritairement (même celui qui soutient Mélenchon) que seul le PS peut y réussir. Ils pensent : « Si Mélenchon est en tête de la gauche, c’est tout bénéfice pour l’UMP. » Le phénomène du « vote utile » n’est pas qu’une astuce politique du PS pour ramener à lui des brebis égarées.

C’est un souhait réel de millions de citoyens, un souhait que je ne partage pas, mais que je ne renvoie pas pour autant dans le néant politique.

Face à ce débat on m’a souvent répondu que, dans touts les cas, aller à une élection « c’est pour gagner » (une façon de gonfler les militants qui pourtant ne sont plus des ballons). Dans ce cas il faut adhérer au PS… Ayant toujours appartenu à « l’autre gauche » j’en ai déduit qu’aller aux élections c’était pour lancer des idées, des pratiques, des propositions… et s’organiser. La Coupe de France de foot permet à de petits clubs de battre des grands, mais ensuite les petits savent bien que entrer chez les grands, ça passe par une série de marches bien définies.

Rien à voir avec la tactique politique, mais bien avec la stratégie.

En janvier 1981 j’ai écouté un membre notoire du Comité Central du PCF annoncer avec sérieux, et de justes éléments mathématiques (les résultats des Européennes de 1979), que Marchais serait devant Mitterrand. Tous les participants à cette réunion ont été abasourdis par la myopie politique de ce « dirigeant ». Bien sûr, c’était là le rêve de Giscard dont la télé fit de Marchais une vedette, et c’était le rêve de l’ambassadeur d’URSS qui, entre les deux tours, rendit une visite ostensible à Giscard. Pour gagner des voix sur la gauche, Marchais ne cessa de rappeler les évolutions à droite de Mitterrand (bien réelles) puis après la victoire du PS, les mêmes dirigeants se firent les champions de la participation gouvernementale… jusqu’en 1984 quand le PCF entra dans une nouvelle vague antisocialiste.

Pour « l’autre gauche » le positionnement ne peut être ni celui de l’opportunisme, ni celui du sectarisme. Il ne me semble pas contradictoire de critiquer les positions du PS (oui disons le clairement, Huchon vient de trahir la gauche avec sa signature du Grand Paris) et de constater, vu le rapport de forces, qu’il appartient au PS de battre l’UMP ce qui n’est pas une fin en soi, ni une étape vers le bonheur, mais la responsabilité des électrices et des électeurs.

Comparez les grands médias de 2006 et ceux de 20011 et vous verrez qu’hier ils étaient TOUT Ségolène et que cette fois ils ont décidé que DSK la remplacerait.

En conséquence la question n’est plus de savoir quel sera le résultat des primaires, DSK a déjà gagné. Je comprends tout à fait que le contexte actuel conduise des millions de personnes à le soutenir pour les deux tours. On ne décide pas de la réalité. Analysons là, prenons nos responsabilités, et chacun ensuite à son libre arbitre. En envoyant DSK au FMI Sarkozy pensa s’en débarrasser, il s’est peut-être trompé là aussi ! Le passage de DSK par le FMI le rend crédible en tant que remplaçant de Sarkozy… or il semble prêt à continuer la même politique. Deux questions qui conduisent à la suivante : sa candidature peut-elle renforcer l’autre gauche ?

Je rappelle qu’en 2002, au début de la candidature Chevènement, les sondages étaient de l’ordre de 16% pour lui, ce qui incitait l’homme à jouer de plus en plus la carte « gaulliste » car quand on lui demandait : « si vous êtes élu président, avec quels éléments du parlement vous gouvernerez ? » il ne pouvait pas répondre : « avec les députés du Mouvement des citoyens. »

J’en conviens, le Parti de Gauche a lui inauguré une ère nouvelle avec la réalisation du Front de gauche.
N’ajoutons pas des illusions à des illusions ! Le PCF aujourd’hui peut aller de fédérations assujetties au PS, à d’autres plus rénovatrices et d’autres totalement éclatées, il n’est plus une entité unie - tout comme on assiste au sein du PS à des guerres féodales (je prends le Puy de Dôme par exemple). On verra dans les cantonales des candidats du PCF contre des candidats du PG ! « L’autre gauche » continue d’être très largement émiettée et ce phénomène n’a pas été arrêté par la naissance du Front de gauche (sauf pour les amateurs de façade). Des dirigeants du PCF ayant bien compris qu’aujourd’hui, l’essentiel c’est plus les législatives que la présidentielle, il serait peut-être utile que Mélenchon n’inverse par la donne en pensant que l’essentiel c’est plus la présidentielle que les législatives. Bien sûr, on me répondra encore : « fausse opposition » !

Si les deux scrutins sont en effet liés (à cause d’une infamie du PS plaçant les législatives à la remorque des présidentielles) ils sont aussi très distincts.

Le rapport au FN

Encore une fois, certains font comme si l’histoire n’existait pas. Début 1987, sur une petite chaîne de télé soucieuse de sa pub, un débat opposa Lajoinie (candidat du PCF pour l’élection de 1988), et Jean-Marie Le Pen. Ce débat enregistré sur cassette a circulé dans les réunions de cellule du PCF pour démontrer aux militants que Lajoinie avait mis K.O. Jean-Marie Le Pen en révélant sa vraie nature.
C’était une époque où PCF et FN avait la même influence électorale. J’ai alors décidé de quitter le PCF car je pensais que tout débat avec le FN est contre-nature, et qu’ainsi aucune extrême-droite ne pouvait être K.O. Inutile de rappeler la suite des trajectoires politiques des deux hommes. Or voilà que je revis le même scénario (une tragédie se faisant comédie ?) avec le débat Mélenchon-Marine, et les leçons qui s’en suivent sur le journal du PG dans un édito de Lapierre : « Le Pen K.O. continuons le boulot », au moment où les sondages donnent 19% à Marine et 5% à Mélenchon (relativiser les sondages ne peut signer les exclure de la réalité).
Il ne serait pas respectueux de confondre l’extrême-droite d’hier très activiste dans la rue, et celle d’aujourd’hui qui dort dans les consciences. A trois jours de la fin du dépôt des candidatures aux cantonales, dans mon département on est en droit de croire qu’il sera totalement absent, vu qu’il ne fait aucune apparition, aucune annonce, or je sais très bien qu’il sera présent avec des scores importants. L’extrême-droite n’est pas le résultat d’une argumentation insuffisante pour le dénoncer, car elle ne joue pas dans la cour du rationalisme. Elle est l’effet d’un vide laissé par la gauche toute entière, or la politique ayant horreur du vide, il se remplit de voix FN. En février 34 combattre l’extrême-droite c’était tenir la rue de manière unitaire face à elle.

En 2011, ça n’est possible que si la gauche sort de son suicide quotidien.

Non, non et non ce n’est pas Sarkozy qui roule pour le FN. Sarkozy fait la politique qui est la sienne et je refuse de lui reprocher d’être ce qu’il est. Je ne m’insurge pas devant ce qu’il est ! Il assume parfaitement sa fonction ! Je m’insurge par contre en constatant la réalité d’une gauche sur la défensive, voire absente en termes de réponse populaire à des crises réelles.
Une gauche qui se défausse sur le méchant Sarkozy ! J’ai entendu des amis dire : « il faudrait relancer Ras l’Front ». Non camarades, il faudrait enfin tirer les leçons de l’échec de Ras l’Front ! Comme de l’échec de SOS Racisme etc. Marine Le Pen a beau annoncer que c’est la droite qui par sa politique lui permet de gagner, c’est faux.

Au second tour, l’électorat du FN vole rarement au secours de la dite droite, car lui ne craint pas d’être en tête de la droite ! Il s’agit d’un électorat révolté, en rupture avec le système démocratique.

L’électorat d’extrême-gauche et de l’autre gauche se reporte au contraire largement sur la gauche au second tour, et craint de la gêner au premier.
C’est une réalité historique qu’il faut analyser.
Voilà pourquoi, y compris au sein d’une gauche désorientée, mettre Mélenchon et Marine sur le même bateau est une honte : à cause de ce que représentent les deux personnages et encore plus à cause d’une confusion criminelle entre les deux électorats. Je ne prétends détenir aucune vérité, j’écris à partir d’une expérience politique de 40 ans pendant laquelle j’ai essayé de contribuer à la naissance d’une autre gauche, écologiste, socialiste et républicaine, ce que j’appelle encore d’un mot assassiné, le communisme !
Jean-Paul Damaggio