C’est donc tout naturellement que Bernard Tapie a demandé à la municipalité de Marseille une place dans le Vieux-Port pour y amarrer son yacht. Celui-ci, délicieusement rebaptisé Reborn, c’est-à-dire renaissance en anglais, mesure 70 mètres de long et occupe le 97e rang du palmarès mondial des yachts de luxe. C’est certainement pour gagner quelques places dans ce classement que Bernard Tapie l’a fait rallonger de 5 mètres. Acheté 60?millions d’euros, en 2010, ce palace des mers a été entièrement rénové avec une piste d’hélicoptère, une piscine à contre-courant, un jardin tropical et huit cabines. Il peut être loué, avec ses 25 membres d’équipage, 600?000?euros la semaine. Il peut accueillir 12 hôtes.

Bernard Tapie a pu acquérir ce magnifique bateau grâce à la générosité involontaire des contribuables. 220?millions d’euros (nets d’impôt) lui ont été offerts par un tribunal arbitral, donc hors du cadre juridique stricto sensu, en 2008. Ce joli chèque lui a été remis en dédommagement des pertes subies en février?1993 à l’occasion de la vente de l’entreprise Adidas par le Crédit lyonnais. Un pactole qui a contribué à ce renouveau du personnage pour lequel il n’y a pas de petits profits. Le Reborn navigue en effet sous pavillon de complaisance, localisé dans une île particulièrement recherchée pour cet usage, Man, située entre l’Écosse et l’Irlande?: la fiscalité y est au moins aussi douce que le climat.

Le libéralisme économique, qui ne doit connaître ni contraintes, ni frontières, ni lois, fait bon ménage avec le libéralisme psychique qui ne s’embarrasse plus de culpabilité mais affiche le cynisme, la décomplexion vis-à-vis des valeurs morales et de l’argent.

Le reste du magot perçu serait, sous le sigle GBT (Groupe Bernard Tapie), mis à l’abri dans cette société holding abritée en Belgique, où la fiscalité est tout aussi aimable que les taxes maritimes à Man. Bernard Tapie, le «?faiseur de fric?» sous François Mitterrand, qui l’a fait ministre de la Ville, a pu rebondir après un passage à la prison de la Santé, grâce à son engagement auprès de Nicolas Sarkozy. Cela valut quelques menaces à Christine Lagarde, qui était ministre de l’Économie et des Finances lors de la mise en place du tribunal arbitral, qui ne pouvait être constitué sans l’accord de l’administration. La saisine de la Cour de justice de la République par neuf députés socialistes, le 1er?avril 2011, n’a pas empêché l’ex-ministre des Finances d’être nommée, le 30?juin?2011, directrice générale du FMI, en remplacement de Dominique Strauss-Kahn, favori pour la présidentielle de 2012, mais déchu brutalement de toutes ses fonctions et aspirations. Bien que, le 4?août?2011, la commission des requêtes de la Cour de justice de la République se soit prononcée pour une saisine de sa commission d’instruction visant Christine Lagarde, celle-ci continue, comme si de rien n’était, à diriger les finances du monde libéral.

L’avidité d’un système capitaliste et sa vitalité, dans lequel la politique s’est fondue, se soumettant aux exigences de la finance et des affaires mondialisées, sont en harmonie avec la libération des pulsions et des désirs qui contribuent à la constitution d’une véritable anthropologie libérale. Dernier ouvrage paru?: l’Argent sans foi ni loi, conversation avec Régis Meyran, Paris, Textuel, 2012.

Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon