Le récent rapport de l’observatoire de l’Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire (Injep) révèle que près du quart des jeunes vivent en dessous du seuil de pauvreté. Le document conclut que «?l’augmentation de (leur taux) de chômage et la précarisation des conditions d’emploi (en) constituent les principales raisons?». Comment analysez-vous cette situation??

Nordine Idir. Ces données révèlent la dureté de la vie de notre génération. Nous côtoyons de plus en plus de jeunes dans des situations de rupture qui les poussent à s’autodétruire (suicides, pratiques à risques). Alors que les jeunes ont constitué le laboratoire des politiques de précarisation et de casse des droits sociaux depuis trente ans, ce rapport vient balayer toutes les argumentations qui ont justifié des dispositifs d’insertion spécifiques au monde du travail. On voit bien que les jeunes subissent massivement l’emploi précaire, quel que soit leur niveau de diplôme. Un haut niveau de qualification constitue désormais une protection toute relative. Les jeunes sont perçus uniquement comme une variable d’ajustement qui doit faire ses preuves. Leur entrée dans la vie active est conçue comme un moyen de répondre aux besoins ponctuels des entreprises, ce qui explique l’usage massif des contrats précaires à court terme.

Michel Fize. Le rapport de l’observatoire de l’Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire ne nous apprend rien que nous ne sachions déjà (le constat était déjà fait, en 2009 ou 2010, par le Secours catholique)?: la jeunesse s’enfonce dans la pauvreté. Avec 23?% de sujets pauvres, les jeunes forment la catégorie sociale qui s’est la plus appauvrie au cours de ces vingt dernières années. Le taux de chômage dans cette population reste élevé?: 22, 7?% des jeunes actifs sont aujourd’hui sans emploi, soit le double de la moyenne nationale métropolitaine (qui est de 10?%). Ce pourcentage est même doublé (pour atteindre 40?%) chez les jeunes des milieux populaires. Et il est supérieur chez les jeunes d’outre-mer. On sait par ailleurs que 80?% des jeunes accèdent aujourd’hui à l’emploi par un contrat ou un statut précaire (CDD, intérim). La précarisation des situations et des statuts d’emploi explique qu’en cas de crise économique les jeunes soient les premiers touchés et se heurtent violemment au «?front économique?». Cela s’est vérifié en 2008.

Gérard Filoche. Il n’est pas surprenant que le chômage des jeunes augmente quand la priorité est donnée à l’allongement de la durée du travail des seniors. Il y a quelque chose d’extraordinairement absurde dans cette société à reporter la retraite de 60 ans vers?67 ans, au moment où l’on a 5?millions de chômeurs réels. Pendant que les salariés, même usés, sont obligés de rester à leurs postes pour atteindre difficilement le nombre d’annuités nécessaire à à une retraite de niveau décent, des centaines de milliers de jeunes s’impatientent au seuil de l’emploi. Il y a aussi quelque chose de scandaleux quand on a 5?millions de chômeurs à ce que la durée légale de 35?heures par semaine, en pratique, soit largement dépassée, et qu’en moyenne la durée du travail soit de 41-42?heures. Il s’y ajoute environ un milliard d’heures supplémentaires non déclarées, non payées, non majorées, ce qui est un vol massif de salaires, et c’est surtout l’équivalent de 600?000 emplois. Enfin, la précarité n’est pas une fatalité, elle n’est imposée par aucune exigence économique, c’est un choix patronal dans le seul but de freiner les salaires et de faire plier l’échine aux jeunes avant de leur accorder un emploi. Car, en fait, entre 29 ans et 54 ans, il y a 95?% de CDI, et même la durée de ces CDI s’est allongée et elle est passée de 9,5 ans à 11,5 ans, ces?25 dernières des années?: le CDI pourrait être la norme dès 18 ans si le Code du travail prenait les mesures pour l’imposer. Mon constat est sévère?: s’il y a chômage des jeunes, c’est le fruit d’une volonté politique du patronat, et malheureusement, il n’y a pas de volonté politique suffisante en face pour l’empêcher, alors qu’on le pourrait. Car droit du travail, moyens donnés à l’inspection du travail et aux syndicats pourraient régler vite et efficacement le chômage des jeunes.

Emplois d’avenir, service civique… sont-ce de bonnes solutions pour lutter contre la précarité des jeunes??

Nordine Idir. Bien évidemment, non. Ces mesures valident les thèses patronales qui décrivent les jeunes, à l’instar de l’ensemble des travailleurs, d’ailleurs, comme un coût. Ces contrats précaires ne donnent aucune garantie de qualification, ni d’embauche. Encore une fois, ces mesures répondent aux besoins des entreprises et poursuivent l’affaiblissement de la protection sociale par des politiques d’exonération de cotisations qui n’ont jamais fait leurs preuves en termes de création d’emplois. Pourquoi s’acharne-t-on à continuer dans cette voie?? Prenons un exemple symptomatique. Dans les emplois d’avenir, il y a un volet spécifique destiné aux futurs enseignants de niveau licence?2. Ils pourront enseigner avec une décharge de trois heures pour préparer leurs examens mais avec une rémunération de 900?euros, soit en dessous du seuil de pauvreté…

Gérard Filoche. Il vaut mieux quelques efforts que rien. Tant mieux s’il y a des emplois jeunes?! Le service civique… pourvu qu’il ne soit jamais obligatoire?! Mais rien ne vaut de vrais emplois?: ils sont là, ils sont possibles, mais il faut les faire payer correctement à la finance pilleuse et aux employeurs rapaces.?Jamais le patronat n’y consentira sans y être contraint et sans qu’on le force ainsi à baisser ses marges et dividendes.

Michel Fize. Les mesures en faveur de l’emploi des jeunes?: emplois d’avenir (150?000 d’ici à la fin 2014) et contrats de génération (500?000 prévus d’ici à la fin 2017) sont utiles. Les emplois d’avenir, héritiers des emplois-jeunes (1997-1998), même si l’on peut en déplorer le nombre insuffisant, présentent des avantages supérieurs à ces anciens emplois?: ils sont concrètement destinés aux jeunes les plus en plus en difficulté, non diplômés ou peu qualifiés, et le volet formation est amélioré par rapport au dispositif ancien. Le service civique est utile lui aussi pour sa dimension citoyenne. Enfin, un assouplissement des conditions d’accès au RSA serait le bienvenu pour accroître l’autonomie des jeunes – laquelle passe toujours par une véritable allocation (ou dotation).Mais, bien entendu, tout cela ne suffira pas. L’emploi, c’est malgré tout la grande affaire des acteurs économiques, des entreprises. Il n’est pas certain que le «?crédit d’impôt?» qui vient d’être «?offert?» à ces dernières soit de nature à favoriser l’emploi des jeunes. Quant aux fameuses réductions des charges sociales patronales, on sait, à l’expérience (déjà ancienne) qu’elles n’ont jamais été qu’un effet d’aubaine pour les employeurs (qui empochent l’argent et gardent l’emploi). Il faudra donc trouver autre chose, comme jouer sur les nombreux départs à la retraite à venir pour recruter des jeunes.

La précarité des jeunes répond-elle à une logique économique?? Y a-t-il un intérêt pour les entreprises??

Michel Fize. La précarité des jeunes, la précarité en général, joue le rôle de variable d’ajustement du marché économique. Elle permet un «?dégraissage?» de la masse salariale. En toute liberté et en toute légalité.

Gérard Filoche. Aucune logique économique n’impose la précarité aux jeunes, et surtout pas le prétexte de formation, ou d’inexpérience. Dans le passé, les patrons formaient les jeunes, et c’était normal?: maintenant, ils veulent des jeunes tout formés et, qui plus est, serviles. Pour les faire rentrer dans le moule de la précarité, de la flexibilité, ils les forcent à un parcours du combattant, de 19 à 29 ans, de CDD en intérim, de stages en heures supplémentaires non payées. Mais tout ça, c’est pour augmenter à l’infini les marges et répondre aux ratios de profit exigés par les banques.

Nordine Idir. Clairement, les entreprises sont les grandes bénéficiaires de ces mesures. Il s’agit de démanteler le droit du travail et la protection sociale, ni plus ni moins. Les jeunes sont une porte d’entrée efficace pour atteindre cet objectif. Avec les femmes et les migrants, il s’agit d’une catégorie utilisée pour tirer les droits sociaux vers le bas, par des dispositifs d’exception. Les négociations actuelles sur la flexibilité du marché du travail sont révélatrices. Les entreprises veulent éliminer les protections collectives et disposer de salariés interchangeables et mobiles dans le cadre d’accords d’entreprises pour moduler le temps de travail ou les salaires en fonction de leurs besoins. Non contentes de bénéficier de nouvelles exonérations de cotisations dans le cadre du pacte de compétitivité, elles souhaitent accroître leurs marges par tous les moyens. En posant le débat sur le coût du travail, elles tentent de légitimer ces orientations, notamment en précarisant toujours plus les jeunes.

Comment inverser la donne pour que le travail précaire ne soit plus un passage obligé?? Quelles mesures concrètes doivent être prises pour garantir un avenir aux nouvelles générations??

Michel Fize. Il faut en finir avec le travail précaire. C’est la condition d’une réelle sécurisation des parcours professionnels. L’on pourrait imaginer, par exemple, qu’après deux ou trois CDD successifs, le précaire obtienne un CDI ou (à inventer) un CLD, un contrat de longue durée (cinq ans). Mon inquiétude finale va cependant vers les jeunes diplômés. Dire, comme vient de le faire l’Injep, que la conclusion essentielle de leur étude est la fracture croissante entre les jeunes diplômés et les jeunes non diplômés n’est qu’une «?tarte à la crème?». Tous les observateurs avertis signalent cette grande fracture depuis quinze ans, au moins. Le vrai nouveau gros problème aujourd’hui est la précarisation croissante des diplômés, en particulier du supérieur (9?% déjà, ce n’est pas rien, et ce chiffre s’accroît au fil des ans). Notre système promet désormais à sa jeunesse diplômée un avenir incertain.

Gérard Filoche. Il n’y aura pas de réduction du chômage de masse sans réduction de la durée du travail. Faire respecter les 35?heures, contrôler et sanctionner les patrons délinquants qui font faire des heures supplémentaires sans les payer. Ramener les contingents d’heures supplémentaires autorisées à 120?heures par an. Rendre les heures supplémentaires plus coûteuses que l’embauche?: majoration de 50?% dès la première heure. Planifier le passage aux 32?heures légales. Baisser la durée maximale du travail hebdomadaire de 48?heures à 40?heures. Réintroduire deux jours de repos hebdomadaires consécutifs au maximum dans le Code du travail. Interdire qu’il y ait plus de 5?% de précaires (CDD, intérim…) dans les entreprises de plus de 20 salariés.

Nordine Idir. À la suite du rapport de l’observatoire de l’Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire (Injep), la semaine dernière, la ministre de la jeunesse, Valérie Fourneyron, déclarait qu’il fallait en revenir au droit commun pour les jeunes. Chiche?! Ce sont bien ces mesures d’exception qui ont causé ce drame pour notre génération. Il faut répondre aux besoins des jeunes en conciliant des choix urgents et des réformes structurelles. Cela passe par une sécurisation des parcours de formation et d’emploi. Il faut garantir en premier lieu une autonomie financière pour permettre à tous de choisir et de réussir son parcours. Renforcer le droit du travail et donner de nouveaux droits dans tous nos lieux de vie sont des conditions indispensables pour rendre effectives ces ambitions. Concernant les moyens, la réorientation des exonérations suffirait amplement à répondre à ce projet. Loin d’être une simple logique d’assistance, cette ambition place les jeunes au cœur des dispositifs, au lieu des entreprises. Derrière, c’est toute une perspective de développement et de création d’emplois qui s’ouvre. Les passerelles avec les débats actuels sur l’avenir de l’industrie sont évidentes.

Entretiens réalisés par Anna Musso