Si vous regardez le schéma complet de la manière dont on extrait le gaz de schiste aujourd’hui, vous réaliserez que nous ne serons pas capables de sortir de la crise climatique sans créer une crise plus grande durant le processus. La liste des impacts [environnementaux] provenant de la fracturation hydraulique est énorme, mais voici 5 points majeurs qui serviront de base à une discussion plus approfondie:

1. Le méthane

Le gaz naturel crée moins de pollution durant sa combustion, mais il est possible qu’il contribue, en fin de compte, à la pollution qui provoque le réchauffement climatique car nous devons tenir compte aussi de ce qui se passe durant son extraction. « Les scientifiques rapportent encore une fois un niveau alarmant d’émissions de méthane provenant des champs pétroliers et gaziers, soulignant la question des bénéfices environnementaux du boum du gaz de schiste qui transforme actuellement le système énergétique des Etats Unis » écrit Jeff Tollefson dans Nature.

Il explique :

Les chercheurs, en poste à la fois à la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA) et à l’université du Colorado à Boulder, tiraient la sonnette d’alarme pour la première fois en février 2012 dans un rapport où ils indiquaient que jusqu’à 4 % du méthane produit dans un champ près de Denver s’échappait dans l’atmosphère. Si le méthane – un puissant gaz à effet de serre – s’échappe des puits dans tout le pays au même rythme, il pourrait annihiler en grande partie les bienfaits qu’aurait pour le réchauffement climatique le remplacement en cours de centrales à charbon par des centrales au gaz pour la production d’électricité.

Les industriels et certains scientifiques avaient contesté cette thèse, mais lors d’une réunion de l’American Geophysical Union (AGU) à San Francisco, Californie, le mois dernier, l’équipe de chercheurs présentait de nouvelles études menées dans le Colorado qui corroborent les conclusions du premier rapport, et annonçait également les conclusions préliminaires d’une étude sur le terrain réalisée sur le champ gazier du Bassin de Uinta, dans l’Utah, qui indiquait des taux d’émissions de méthane encore plus élevés, jusqu’à 9% de la production totale. Ce chiffre atteint près du double des pertes cumulées estimées par l’industrie – qui étaient déjà plus élevées dans l’Utah que dans le Colorado.

Concernant le changement climatique, le méthane a un gros impact. L’EPA (Environnemental Protection Agency – Agence de protection de l’environnement des Etats Unis) rapporte : « à quantité égale, l’impact du CH4 [méthane] sur le changement climatique est plus de 20 fois plus important que celui du CO2 sur une période de 100 ans. »

Eau du robinet qui s'enflamme (tiré du film Gasland)

Eau du robinet qui s’enflamme (tiré du film Gasland)

2. Pollution de l’eau

Les fuites de méthane pendant la fracturation hydraulique se propagent non seulement dans l’air, mais aussi dans l’eau. Vous avez surement déjà vu les vidéos de ces gens qui vivent près de forages de gaz de schiste et qui peuvent mettre le feu à l’eau qui coule de leur robinet. (Si ce n’est pas le cas, je vous conseille de voir “Gasland« .).

En 2011, à la suite d’une plainte des riverains sur la qualité de l’eau après les forages, le « United States Geological Survey » (Institut d’études géologiques des États-Unis) avait mené une enquête à Pavillion, Wyoming.

Voici leurs conclusions:

L’analyse par l’EPA des échantillons prélevés par l’agence dans la nappe phréatique indique la présence de produits chimiques, comme des glycols et des alcools synthétisés à partir du gaz et des fluides utilisés dans la fracturation, des concentrations de benzène dépassant les normes admises par la loi sur l’eau potable (Safe Drinking Water Act), et une haute concentration de méthane. Étant donné la géologie complexe de la région et la proximité des puits d’eau potable avec les eaux souterraines contaminées, l’EPA s’inquiète de la migration des polluants dans la nappe phréatique et de la sauvegarde des puits d’eau potable au fil du temps.

D’autres études sont parvenues aux mêmes conclusions, parmi lesquelles celle qui a été publiée dans le Proceedings of the National Academy of Sciences.  Abrahm Lustgarten écrit dans ProPublica :

Les recherches ont été menées par 4 scientifiques de l’Université de Duke. Ils ont montré que les concentrations de méthane inflammable dans l’eau potable dépassaient les niveaux dangereux dès que les sources d’eau potable étaient proches des puits de gaz de schiste. Ils ont aussi trouvé que le type de gaz détecté était le même que celui que les compagnies extrayaient à des milliers de mètres de profondeur, ce qui implique fortement que le gaz doit s’infiltrer par des failles naturelles ou provoquées par la fracturation, ou par des fissures de la structure même des puits. (Voir Gaz de schiste : de quoi parle-t-on ? NdT)

Et là, il ne s’agit que du méthane. Les fluides de fracturation qui sont injectés dans les puits contiennent des centaines de produits chimiques, y compris des composés organiques cancérigènes et volatiles comme le benzène, le toluène, l’ethylbenzène et le xylène. Les compagnies ne sont pas tenues de divulguer quels produits elles utilisent – ce qui rend plus difficiles les tests sur les fuites et les déversements, ainsi que les traitements pour les problèmes de santé que pourraient avoir les personnes qui auraient été contaminées.

Ah, oui, et puis, la fracturation hydraulique n’est pas tenue de respecter le Safe Drinking Water Act (loi sur l’eau potable) – Merci Dick Cheney !

Réserve d'eau sur puits de gaz de schiste

Réserve d’eau sur puits de gaz de schiste

3. Consommation d’eau

La fracturation hydraulique consomme énormément d’eau. Il faut entre 9 et 60 millions de litres d’eau pour fracturer un puits, et le forage nécessite encore plus d’eau. De plus, il faut souvent fracturer plusieurs fois, parfois plus de 18 fois. D’où vient toute cette eau ?

L’institut du Pacifique rapporte :

L’eau utilisée pour une fracturation hydraulique et généralement prélevée dans le bassin versant sur une période de plusieurs jours. En outre, dans certains cas, l’eau vient de « zones distantes en amont, souvent écologiquement sensibles » (Beauduy 2011, 34), où même les petits prélèvements peuvent avoir un impact important sur le régime d’écoulement. Ainsi, alors que la fracturation hydraulique peut sembler ne représenter qu’une infime partie des réserves d’eau d’un état ou d’un bassin d’approvisionnement, elle peut entraîner des conséquences plus graves au niveau local.

De plus, une grande partie de l’eau utilisée n’est pas récupérée, ou est impropre à une autre utilisation quand elle revient à la surface, et nécessite généralement d’être déversée dans un puits d’injection souterrain.

Cette utilisation de l’eau représente la « consommation absolue » si elle ne peut pas retourner d’une façon ou d’une autre à la source d’où elle a été extraite. Dans certains cas, l’eau est traitée et réutilisée pour les travaux ultérieurs de fracturation hydraulique, même si c’est encore assez rare, et si aucune estimation nationale sur la fréquence de cette pratique n’est disponible.

Déjà, des états comme le Texas et la Pennsylvanie se sont heurtés à des conflits contre la fracturation hydraulique en raison de pénuries d’eau.

Et les choses sont susceptibles de se détériorer, comme l’indique le Pacific Institute: « Dans de nombreux bassins, l’utilisation de la fracturation hydraulique en est encore à ses débuts et le développement continu pourrait considérablement augmenter les besoins futurs en eau et aggraver les rivalités avec d’autres utilisations. ».

Camions à Marcellus, Pennsylvanie

Camions à Marcellus, Pennsylvanie

4. Les camions

Comment toute cette eau et ces produits chimiques arrivent-ils sur les plateformes de forage ? Des camions, des camions et encore des camions.

En Pennsylvanie, on a calculé que forer et fracturer un seul puits impliquait 1000 rotations de camions. Pour les habitants des zones rurales, cela se traduit par un mouvement incessant de camions citernes sur des petites routes, parfois non goudronnées. Les habitants se plaignent de la pollution des camions diesel, que les routes ne sont pas assez larges pour ces véhicules, de la poussière sur les routes non goudronnées, et de l’usure excessive des ponts et des chaussées. Cela provoque des accidents à gogo et de lourdes factures pour les contribuables.

Jim Efstathiou Jr. écrivait pour Business Week:

L’augmentation de la fracturation hydraulique pour obtenir du gaz et du pétrole piégé dans la roche signifie que les foreurs ont besoin de faire circuler des centaines de camions chargés de sable, d’eau et de matériel pour un seul puits. Si les forages ont créé des emplois et engendré des recettes fiscales pour de nombreux États, ils ont également augmenté le trafic sur des routes trop fragiles pour accueillir les camions de 36 tonnes qui desservent les sites.

Les dégâts causés aux routes vont coûter des dizaines de millions de dollars de réparation et prennent au dépourvu les responsables, de la Pennsylvanie au Texas.

Selon Lynne Irwin, responsable du programme sur les routes locales à l’Université de Cornell d’Ithaca, New York, les mesures visant à veiller à ce que les routes soient réparées ne tiennent pas compte du coût total des dégâts, ce qui pourrait bien laisser la note aux contribuables.

… Le mois dernier, la commission des transports du Texas a approuvé l’allocation de la somme de 40 millions de dollars pour réparer les routes près des sites d’extraction du gaz de schiste: Barnett Shale au Texas du Nord et Eagle Ford Shale dans le sud du Texas.

5. Retombées économiques

Voilà pour le boum économique que la fracturation était censée créer pour les petites villes. Les travaux routiers ne sont que le début. Dans l’un des comtés les plus lourdement forés dans les schistes de Marcellus, en Pennsylvanie, le directeur général d’un hôpital rend aujourd’hui l’industrie du forage de gaz responsable d’une perte d’exploitation.

L’AP rapporte:

Carey Plummer, président et PDG du Jersey Shore Hospital a déclaré au Sun-Gazette de Williamsport que de nombreux sous-traitants attirés par le boum du gaz de schiste du secteur de Marcellus Shale ne fournissent pas d’assurance-maladie à leurs employés.

Et donc, il y a un nombre croissant de personnes non assurées qui viennent bénéficier des services de l’hôpital public à but non lucratif, a dit Plummer.

« Nous avons subi des pertes », dit Plummer. « Je ne pense pas que ce soit une question d’économie. Je pense que c’est dû à l’arrivée des industriels du gaz, et à ceux qui n’ont pas d’assurance-maladie. »

Les propriétaires de biens immobiliers ont également beaucoup à perdre. Le Huffington Post a rapporté que la compagnie d’assurances « Nationwide Mutual Insurance Co. est devenue la première grande compagnie à annoncer qu’elle ne couvrirait pas les dommages liés à un processus de forage gazier qui injecte profondément dans le sous-sol de l’eau chargée de produits chimiques. »

La société a publié une note de service disant:

Après des mois de recherches et de discussions, nous avons déterminé que les risques présentés par la fracturation hydraulique sont trop importants pour être ignorés. Il est désormais interdit de couvrir les risques liés à la fracturation hydraulique, comme l’assurance responsabilité civile, l’assurance pour les véhicules de société, les marchandises transportées par camion, les dommages corporels dans les accidents de voiture et le régime public d’assurance auto.

Alors que l’industrie gazière promet de créer des emplois, des personnes comme Tish O’Dell, co-fondatrice de l’association de la région de Cleveland « les Mères contre les forages dans nos quartiers », se demandent quels emplois seront perdus dans l’agriculture, le tourisme et les laiteries.

Elle a expliqué à Midwest Energy News: « Si on veut réaliser une étude vraiment sérieuse, il faut considérer ceci », dit-elle. « Si l’eau est contaminée et si les poissons meurent, que vont faire les pêcheurs ? Si on a des parcs pour y trouver la paix et la tranquillité, que se passe-t-il si on les transforme en paysage industriel ? Si on a une laiterie bio et que le sol est pollué, ça veut dire quoi ? Toutes ces questions sont valables. »

Tara Lohan est rédactrice à AlterNet et auteure du livre Water Matters: Why We Need to Act Now to Save Our Most Critical Resource. Vous pouvez la suivre sur Twitter

Twitter @TaraLohan.