Inutile, ici, de jouer aux exégètes de Marx : l’essentiel est ailleurs.  Chacun sait que loin de diminuer, le nombre d’employés et d’ouvriers augmente, même si leur proportion diminue légèrement au sein de la population active. Sans même comptabiliser les chômeurs ou les retraités, la France comptait en 2009 treize millions d’employés et d’ouvriers en emploi (51% des actifs occupés) contre 11,9 millions en 1989 (55% des actifs occupés). Certes, cette vaste catégorie des « salariés d’exécution » rassemble en son sein des situations contrastées. Certes, il existe toute une stratification interne aux classes populaires, en termes de revenus, de capital culturel, d’âge ou d’origine. Mais parmi eux, nombre de « perdants » de la mondialisation, insuffisamment dotés en ressources permettant de faire face à la concurrence de tous contre tous dans une économie mondialisée : ouvriers de ce qu’il reste de l’industrie, employés des services à la personne qui œuvrent dans l’ombre des vainqueurs qui achètent leur temps de travail, etc.

Évidemment, tous ne défilent pas dans la rue pour réclamer la mise à mort des contribuables les plus fortunés. Pour autant, comment ne pas voir que la société française demeure une société de classes, au sens où coexistent en son sein des groupes sociaux inégalement dotés et ayant des intérêts objectivement divergents ? Comment ne pas voir, par exemple, que lorsque l’Etat continue à dépenser deux ou trois fois plus pour les élèves de classe préparatoire aux grandes écoles, massivement issus des milieux sociaux les plus favorisés, c’est au détriment des étudiants des universités, à l’origine sociale nettement moins élevée ? Comment ne pas voir que lorsque le gouvernement ne parvient pas à encadrer réellement les dépassements d’honoraires de certains médecins, c’est au détriment de l’accès aux soins d’une frange croissante des plus démunis ? Plus généralement, comment ne pas voir que les allègements massifs de charges sociales votés au cours des dernières décennies ont creusé des trous béants dans les comptes sociaux que les classes populaires sont appelées à reboucher aujourd’hui ? Si la période des Trente glorieuses a pu un temps contribuer à brouiller les frontières entre les groupes sociaux, tant la forte croissance pouvait donner le sentiment à chacun de voir son sort s’améliorer, trois décennies de crise structurelle laissent entrevoir une réalité toute autre : si certains gagnent, c’est très souvent parce que d’autres perdent.

Face à cette évidence, la gauche au pouvoir donne le sentiment d’être tétanisée, veillant à ne se fâcher avec personne. Ce faisant, elle mécontente en réalité tout le monde. Surtout, elle creuse le lit de ses futurs échecs électoraux. En effet, le rôle du politique est aussi de proposer des grilles de lecture du monde et de la société. Or, en la matière, le silence de la gauche et son déni de la conflictualité sociale laissent libre cours à une autre lutte des classes, celle que se livrent entre eux les dominés.

Dans une société travaillée par le déclassement, où chacun se sent, à tort ou à raison, tiré vers le bas, les boucs-émissaires sont recherchés plus bas que soi : les « petits-moyens » cherchent à maintenir leurs distances avec les classes populaires en emploi, lesquelles dénoncent « l’assistanat » dans lequel se vautreraient les chômeurs, qui à leur tour dénoncent les « mauvais chômeurs », etc. Faute de discours concurrent, celui que devrait tenir la gauche, la montée de cette « conscience sociale triangulaire » remarquablement théorisée par Olivier Schwartz (le sentiment d’être pris en étau entre « eux, les gros », et « eux, les assistés »), ouvre un boulevard aux partis autoritaires et conservateurs. Exclue du pouvoir national pendant une décennie, la gauche au gouvernement doit se doter d’une grille de lecture de la société et être en permanence préoccupée par le sort des perdants de la compétition mondiale. De ce point de vue, dénier la conflictualité du social, ce n’est pas être moderne. C’est avoir, au bas mot, quarante ans de retard.