Parle nous un peu de ton travail, de celui des gens du voyage

AD : J’ai exercé un métier : celui de moniteur instructeur dans les travaux publics, mais beaucoup d’entre nous exercent des petits boulots, rempaillage, aiguiseurs, vieux métaux… Mais à cause de la multiplicité des règles, ces boulots ont disparus. Certains d’entre nous sont aujourd’hui déclarés comme auto entrepreneurs dans les métiers du bâtiment. Nous avons été parmi les premiers à penser à l’environnement : les vielles carcasses de bagnoles que l’on a débarrassées, ont rendu bien des sites propres.

Notre rapport à l’argent est différent. Nous n’avons aucune volonté d’accumuler, ce qui compte, c’est pouvoir répondre à nos besoins, au jour le jour.

Vous donnez priorité à l’esprit de famille, de communauté

AD : Nous sommes un peuple pourchassé, à qui on a refusé de vivre sur leurs terres. Nous sommes arrivés en France au 15ème siècle. Mais jamais accepté, toujours victime de discrimination. Et même pendant la dernière guerre, nous avons été victimes de génocides. Pour nous, c’est comme pour les juifs, il y avait une volonté de nous exterminer. Voila pourquoi, nous nous serons les coudes, nous sommes très attachés à vivre en communauté. Par exemple, les vieux sont avec nous jusqu’à la mort. Ce que l’on sait, on l’a appris d’eux. Dès que l’un d’entre nous décède à l’hôpital, dans les deux heures nous le ramenons chez nous. Quant aux enfants, ils participent à toute la vie de la communauté, dans un esprit de liberté totale, tout en respectant les plus vieux. Ils sont à l’école de la liberté, mais nous leur disons : respectez les gens » ;

Parlons justement des enfants et de l’école.

AD : Nous on veut que nos enfants aillent à l’école de tous. Même, si on n’en voit pas trop l’utilité, c’est une nécessité pour pouvoir se débrouiller. A l’école primaire ça se passe bien. Mais au collège, nous n’aimons pas ces horaires variables, car nous voulons absolument savoir ce que font nos enfants. Dieu sait que nous aimons la liberté, mais pas question que nos gosses traînent dans la rue, même à 12/13 ans.

Mais il y a aussi la question du mode de vie

AD : En effet, nous les gens du voyage, nous avons du mal à accepter l’autorité. C’est vrai à l’école et en usine. Notre culture, c’est la liberté dans le respect, mais liberté. Nos gamins sont éduqués ainsi, alors quand ils vont à l’école, le respect des règles est difficile.

Notre richesse est que nous savons nous débrouiller. Quand quelque chose nous intéresse, on apprend vite

Dans le film « liberté » il est question du carnet de circulation

AD : Ce carnet existe toujours, il nous oblige à signaler régulièrement nos déplacements et le faire viser tous les 3 mois. C’est une discrimination dont nous sommes victimes et dont nous demandons la suppression. De plus nous ne pouvons aller à l’étranger, car le carnet ne remplace pas la carte d’identité. Le carnet fait de nous une population suspecte, de laquelle il faut se méfier, alors que nous vivons en France depuis longtemps. C’est un flicage renforcé. Tout cela amplifie un climat de méfiance. Pour les Gadjé (Français non tsiganes) on reste des voleurs de poule. On ne s’habituera jamais à ce que les gendarmes viennent toquer à la poste de nos caravanes à 6 heures du matin. Il reste du chemin à faire pour trouver la confiance réciproque ; mais il y a des choses qui avancent, par exemple cette rencontre avec Jean-Claude et ses amis, les conférences que nous donnons….

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Que pensez-vous des aires de stationnement ?

AD : On nous met toujours en retrait, au bord des autoroutes, des anciennes décharges, bref à l’écart. Cela veut tout dire. Des zones polluées nous ont été attribuées, ce qui a eu pour conséquence certaines maladies graves. Alors de plus en plus nous demandons à être consulté sur le choix des terrains. A Caussade, nous avons travaillé sur l’implantation qui nous donne satisfaction. A Auch, nous avons été invité à participer aux réunions de chantier.

Votre culture est originale

AD : Notre premier souci est le voyage ; La persécution a travers les siècles a fait que nous avons été obligé de fuir, de nous cacher. Le voyage a été notre survie. Cela nous reste aujourd’hui. Quand le soleil sort, on a besoin de s’évader, de découvrir autre chose. Le voyage est synonyme de bonheur, de chance, de prospérité. De plus on est attaché à nos familles, on est soudé. Le voyage, l’imprévu, l’aventure, c’est notre vie

Et les biens matériels

AD : Comme je l’ai dit on n’y est pas attaché. On n’a pas le sens de la propriété, pour nous c’est d’abord notre communauté, le reste vient après. Nos lieux de vie sont ouverts en permanence ; on ne s’invite pas, mais on accueille avec joie ceux qui débarquent, on les fait manger et dormir sans soucis. Il y a beaucoup de solidarité entre nous. Quand quelqu’un est dans la misère, on est la, alors que pour beaucoup de Gadjé, c’est l’individualisme d’abord. On aime afficher ce que nous avons, par exemple nos voitures et caravanes. C’est notre seule propriété. On nous demande souvent comment on fait pour les acquérir. Et nous on ne demande pas comment certains font pour avoir de très belles maisons.

A la tête de l’UFAT quelle serait ta principale satisfaction ?

AD : Que le gouvernement reconnaisse que pendant la guerre, les gitans, manouches et autres tsiganes, nous avons été parqués dans des camps d’internement. Nous étions destinés à disparaître. Reconnaître cela serait la moindre des choses, pour dire la responsabilité de l’Etat français dans notre exclusion, et ses conséquences

Un message d’espoir, pour conclure notre entretien ?

AD : Celui de continuer à faire effort les uns et les autres pour mieux nous connaître et nous respecter. Les 23 ,24 et 25 juillet, au château de Bioule se dérouleront trois jours d’échange culturels que nous organisons. Ces journées sont ouvertes à tous, c’est une initiative qui nous permettra de parler de notre culture Tsigane.




Recueilli par André Greder

Pour aller plus loin 2 sites parmi d'autres: http://www.memoires-tsiganes1939-19... et http://la-voix-des-rroms.agence-pre...